Comment on détruit nos mouvements sociaux sous nos yeux (et pourquoi vous devez éteindre votre télé)
Ouvrez les yeux sur ce qui s'est passé ces derniers jours en France. Si vous avez regardé la télévision le dimanche 18 octobre au soir, vous avez peut-être assisté à l'un des mécanismes les plus redoutables de la communication politique : comment les violences peuvent finir par étouffer un mouvement populaire sans que ses revendications aient véritablement été discutées.
Que vous portiez un gilet jaune, que vous soyez lycéen, salarié ou simple citoyen derrière votre écran, vous devez comprendre le piège dans lequel un mouvement social peut tomber.
1. Le constat en direct : l'exemple flagrant du 18 octobre
Le principe est simple : lorsqu'un mouvement social est largement pacifique et défend des revendications populaires, il peut bénéficier d'un soutien important dans la population.
Le samedi 17 octobre, entre 550 000 et 800 000 personnes ont manifesté dans toute la France contre la vie chère, pour de meilleurs salaires, la défense des services publics et différentes revendications sociales et démocratiques.
Les chiffres sont confirmés : environ 550 000 manifestants selon les autorités, jusqu'à 800 000 selon les organisateurs. Les services de renseignement avaient initialement envisagé jusqu'à 200 000 participants. La mobilisation a donc été 2,75 fois plus importante que cette estimation, selon le décompte officiel.
Sources : "Le Monde, 20 octobre 2026" (https://www.lemonde.fr/en/france/article/2026/10/20/french-protests-from-intelligence-failures-to-insufficient-police-presence-overview-of-a-security-disaster_6760327_7.html) ; "Reuters, 17 octobre 2026" (https://www.reuters.com/world/students-trade-unions-yellow-vests-set-protest-across-france-2026-10-17/).
Un mouvement massif, populaire, impossible à ignorer.
Alors comment un tel mouvement peut-il perdre le soutien de l'opinion publique ?
Avec Internet, il est aujourd'hui possible d'amplifier considérablement les tensions existantes. Des individus possédant déjà des idéologies radicales peuvent profiter de la mobilisation pour rejoindre les cortèges et poursuivre leurs propres objectifs.
Les violences du 17 octobre ont notamment été attribuées par les autorités à des groupes d'ultragauche et à des individus impliqués dans des pillages. D'autres incidents ont été rapportés dans plusieurs villes.
Il faut cependant distinguer ces faits d'une hypothèse plus grave : celle d'une instrumentalisation volontaire de ces groupes par le pouvoir. Une telle opération serait techniquement envisageable, mais aucune preuve publique suffisante ne permet actuellement d'affirmer qu'elle a été organisée par l'État.
Résultat sur le terrain : des groupes violents viennent se greffer à une mobilisation beaucoup plus large.
Même lorsqu'ils ne représentent qu'une minorité, leurs actes font énormément de bruit et choquent. Les médias accordent naturellement une place importante aux incendies, aux pillages et aux affrontements.
Mais regardons les chiffres.
Les premières données publiées faisaient état de 1 200 interpellations pour 550 000 à 800 000 manifestants.
Cela représente :
- 0,22 % si l'on retient 550 000 participants.
- 0,15 % si l'on retient 800 000 participants.
Autrement dit, le nombre d'interpellations équivaut à environ 1,5 à 2,2 personnes pour 1 000 manifestants.
Attention : une interpellation ne signifie pas automatiquement qu'une personne est coupable de violences. Inversement, tous les auteurs de violences ne sont pas nécessairement interpellés. Ce calcul ne mesure donc pas exactement la proportion de casseurs.
Il démontre néanmoins pourquoi il est trompeur de présenter l'ensemble d'une mobilisation à travers les seuls individus arrêtés.
Les bilans ultérieurs ont augmenté le nombre d'interpellations, jusqu'à au moins 2 400 selon l'Associated Press. En conservant le même nombre de manifestants comme simple base de comparaison, cela correspondrait à 0,30 % à 0,44 %. Ces données doivent être interprétées avec prudence, car les périodes couvertes ne sont pas nécessairement identiques.
Source : "Associated Press, 18 octobre 2026" (https://apnews.com/article/f5ce07c2ef46ad0c02c6ff7018532a59).
J'ai regardé le journal de 20 heures du dimanche 18 octobre, le soir où Emmanuel Macron est intervenu à la télévision pour condamner les violences.
Ce qui m'a frappé, c'est le déséquilibre entre le temps consacré aux manifestants pacifiques et celui accordé aux destructions.
Mon relevé personnel était le suivant :
5 secondes pour rappeler que la majorité des manifestants étaient pacifiques et que les violences risquaient d'effacer leurs revendications.
Environ 30 minutes consacrées ensuite aux incendies, aux vitrines brisées, aux voitures brûlées et aux réactions politiques.
Si ce relevé est confirmé par l'enregistrement intégral, le calcul est édifiant : 99,72 % du temps de ces deux séquences portait sur les violences, contre 0,28 % sur les manifestants pacifiques.
Cela représente un rapport de 360 contre 1.
Ce chronométrage reste une observation personnelle à vérifier sur le replay : il ne constitue pas encore une mesure indépendante de l'ensemble du journal.
Mais le phénomène qu'il illustre est bien connu des chercheurs.
Le sociologue des médias Douglas M. McLeod a étudié ce qu'on appelle le protest paradigm, ou paradigme médiatique de la contestation. Ses travaux montrent comment certaines couvertures médiatiques privilégient les affrontements, les perturbations et les réactions des autorités au détriment des revendications des manifestants.
Source : "Douglas M. McLeod, Journal of Dispute Resolution, 2007" (https://scholarship.law.missouri.edu/jdr/vol2007/iss1/12/).
Malheureusement, à force de voir les mêmes images, une partie du public peut finir par associer automatiquement un mouvement à ses violences.
Gilets jaunes = casseurs.
Voilà le risque.
2. La grille de Sun Tzu (L'Art de la guerre) : comment soumettre un mouvement sans le combattre directement
Il y a environ 2 500 ans, le stratège chinois Sun Tzu expliquait dans L'Art de la guerre que la victoire la plus accomplie consiste à soumettre son adversaire sans avoir besoin de livrer bataille.
Cette pensée fournit une grille de lecture particulièrement intéressante de la situation actuelle.
Si un gouvernement affronte un mouvement social uniquement sur le terrain des salaires, du prix de l'essence et des services publics, il doit répondre à des problèmes concrets qui concernent une grande partie de la population.
En revanche, lorsque le débat se déplace vers les incendies, les pillages et la sécurité, le rapport de force politique change.
Trois mécanismes peuvent alors apparaître.
1. Attaquer les alliances de l'adversaire.
La force d'un mouvement social ne repose pas uniquement sur le nombre de personnes présentes dans la rue. Elle repose également sur le soutien de ceux qui restent chez eux.
Si les violences deviennent l'image dominante de la mobilisation, une partie de ce soutien peut disparaître.
Le manifestant pacifique perd alors la sympathie du téléspectateur, non pas parce que ses revendications ont changé, mais parce que l'image publique du mouvement s'est détériorée.
2. Changer le terrain de la bataille.
Sur le terrain de la fin du mois, le gouvernement doit justifier ses choix économiques.
Sur le terrain de l'ordre public, il peut mettre en avant la protection des citoyens, des commerces et des institutions.
Entre le samedi 17 et le dimanche 18 octobre, les violences ont considérablement déplacé l'attention médiatique vers la question sécuritaire.
Le problème n'est pas que la sécurité soit abordée. C'est qu'elle puisse prendre toute la place.
3. Utiliser la violence des radicaux contre l'image du mouvement.
Il n'est pas nécessaire d'inventer des casseurs pour qu'un mouvement soit discrédité.
Des groupes déjà radicalisés peuvent profiter des manifestations, agir selon leurs propres objectifs et provoquer des destructions.
Leurs actions peuvent ensuite être utilisées politiquement contre l'ensemble des manifestants.
C'est là toute la perversité du mécanisme : les actes d'une minorité peuvent finir par peser davantage dans l'opinion publique que les revendications de centaines de milliers de personnes.
Cette lecture inspirée de Sun Tzu décrit un effet stratégique possible. Elle ne démontre pas, à elle seule, que le gouvernement aurait planifié ces événements.
3. La grille de Machiavel (Le Prince) : gouverner par l'image et par la peur
Au XVIe siècle, Nicolas Machiavel écrivait Le Prince, un ouvrage consacré aux mécanismes du pouvoir et à la manière dont les dirigeants peuvent conserver leur autorité.
Deux de ses réflexions permettent de comprendre ce qui se joue aujourd'hui.
Le piège des yeux.
Au chapitre XVIII, Machiavel explique que les hommes jugent plus facilement à partir de ce qu'ils voient que de ce qu'ils peuvent connaître directement.
Personne ne peut vérifier personnellement ce qui s'est passé dans toutes les manifestations de France.
En revanche, des millions de téléspectateurs peuvent voir les mêmes images d'incendies, de vitrines détruites et de policiers affrontant des groupes violents.
Ces images sont réelles, mais elles ne représentent pas nécessairement la totalité de l'événement.
Les recherches en communication montrent que le cadrage d'une information peut influencer la perception qu'en a le public.
Une étude expérimentale publiée dans Mass Communication and Society a notamment analysé les effets de différentes intensités de cadrage médiatique des manifestations.
Source : "Detenber, Gotlieb, McLeod et Malinkina, 2007" (https://doi.org/10.1080/15205430701580631).
La stratégie de la peur.
Lorsqu'un citoyen voit des commerces pillés, des bâtiments incendiés et des violences contre les personnes, il peut naturellement éprouver de l'inquiétude.
Cette inquiétude est légitime.
Mais elle peut également modifier ses priorités politiques : les questions de sécurité prennent alors le dessus sur les revendications sociales.
Après les violences du 17 octobre, le gouvernement a annoncé des mesures de sécurité renforcées, notamment des couvre-feux localisés. Le Premier ministre Sébastien Lecornu et le ministre de l'Intérieur Laurent Nuñez ont également reconnu des défaillances dans l'anticipation et la gestion des événements.
Sources : "Reuters, 20 octobre 2026" (https://www.reuters.com/world/targeted-curfews-helped-keep-peace-overnight-france-pm-says-2026-10-20/) ; "Le Monde, 20 octobre 2026" (https://www.lemonde.fr/en/politics/article/2026/10/20/after-weekend-of-violence-macron-leaves-crisis-resolution-to-pm_6759601_5.html).
Le résultat politique est visible : une mobilisation née de revendications économiques et sociales se retrouve largement discutée sous l'angle de l'ordre public.
C'est précisément le type de déplacement du débat que cette lecture de Machiavel permet d'interroger.
4. Comment ne plus se faire avoir (Alerte citoyenne)
Cette mécanique peut fonctionner lorsque plusieurs intérêts se rencontrent : l'intérêt politique d'un gouvernement à défendre son bilan et son autorité, l'intérêt des médias à couvrir des événements spectaculaires et les stratégies propres aux groupes radicaux.
Cela ne signifie pas que ces acteurs travaillent ensemble ou qu'ils poursuivent un plan commun.
Mais leurs actions peuvent produire un résultat similaire : les revendications sociales deviennent moins visibles.
Ce qu'on vous montre au 20h| La réalité à ne pas oublier| L'effet possible
Quelques secondes pour rappeler que la majorité manifeste pacifiquement.| Entre 550 000 et 800 000 personnes mobilisées, avec des revendications économiques et sociales.| Donner une visibilité insuffisante aux motivations du mouvement.
Des dizaines de minutes d'incendies, de pillages et de réactions politiques, selon mon observation du JT.| 1 200 interpellations initialement rapportées, soit l'équivalent de 0,15 à 0,22 % des manifestants ; ce chiffre n'est pas un taux de casseurs.| Associer progressivement le mouvement à la violence.
Des débats sur la sécurité et le maintien de l'ordre.| Les problèmes de pouvoir d'achat, de salaires et de services publics restent présents.| Déplacer le débat public des revendications vers les sanctions.
Soyez sur vos gardes.
La prochaine fois que vous allumerez votre télévision un soir de mobilisation sociale et que vous verrez quelques secondes de nuance suivies d'une longue succession d'images de chaos, rappelez-vous de Sun Tzu et de Machiavel.
Ne jugez pas un mouvement de centaines de milliers de citoyens uniquement à partir des individus que les caméras vous montrent en train de commettre des violences.
Cela ne signifie pas qu'il faut fermer les yeux sur les pillages ou les agressions. Bien au contraire : ces actes doivent être condamnés.
Mais les condamner ne doit jamais conduire à effacer les revendications des manifestants pacifiques.
Un mouvement social ne doit pas être jugé uniquement sur ses débordements. Il doit aussi être jugé sur ce qu'il revendique, sur ceux qu'il rassemble et sur les problèmes auxquels il demande des réponses.
Et surtout, gardons une chose à l'esprit : ce que nous voyons à la télévision n'est qu'une partie de la réalité.
Refuser les amalgames, vérifier les images et continuer à parler du fond, c'est empêcher que des revendications populaires disparaissent derrière les violences d'une minorité.
---
Sources principales
- Reuters, 17 octobre 2026 — Mass protests in France spiral into worst riots in years.
- Associated Press, 17–18 octobre 2026 — Reportages sur les manifestations, les violences et les réactions officielles.
- Le Monde, 17 et 20 octobre 2026 — Bilans de mobilisation et défaillances des services de renseignement.
- Douglas M. McLeod, 2007 — News Coverage and Social Protest: How the Media's Protest Paradigm Exacerbates Social Conflict.
- Detenber et al., 2007 — Frame Intensity Effects of Television News Stories About a High-Visibility Protest Issue.
- Sun Tzu — L'Art de la guerre, chapitre III.
- Nicolas Machiavel — Le Prince, chapitre XVIII.
Note méthodologique : les taux calculés à partir des interpellations servent uniquement à donner un ordre de grandeur. Ils ne constituent pas une mesure de la proportion réelle de manifestants violents. Le chronométrage du journal télévisé reste également à authentifier.
← Toutes les publications